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Une certaine idée de la direction artistique

Dans direction artistique, il y a DIRECTION…

Il faut donc être moteur, pourvoir en besoin de sens, nourrir et permettre des interprétations particulières, fixer la carte sur le mur et y dessiner le périmètre d’exploration, impulser le concept de géométrie variable, donner dans l’orientation ; il s’agit d’impulser, d’être à l’origine d’une énergie, d’un rythme, d’une interprétation particulière. Il est nécessaire pour cela de posséder une véritable culture des usages et des comportements, des technologies et de leurs implications, une fine connaissance des secteurs économiques dans lesquels vous évoluez, de disposer d’une bonne maîtrise des principes de management, d’un parfait contrôle de vos budgets, d’une bonne gestion de vos ressources… bref, il s’agit de devenir responsable opérationnel dans un champ où l’inspiration se doit d’être éminemment efficiente.

… et ARTISTIQUE !

La direction artistique telle que je la pratique nécessite de mettre les pieds dans un espace* très particulier de responsabilités. C’est un espace où je dois, en permanence, faire la preuve auprès de mes interlocuteurs-clients de ma pertinence en répondant précisément et avec beaucoup d’intuitivités à une série d’attentes qui sont dans la plupart des cas peu explicitées, mal documentées, mal évaluées et indécises. C’est un espace de travail, de réflexion, où l’on attend de moi que je sois capable, en utilisant des ressorts culturels perceptibles, communs, partagés, d’esquisser le profil et la nature d’un établissement, d’une entreprise, d’un service ou d’un produit afin de permettre sa reconnaissance, son acceptation, sa pertinence puis son appropriation par le plus grand nombre.

Or, c’est un champ d’intervention implicitement considéré comme « ré-créatif » par un ensemble conséquent de personnes. Une pratique assimilée par beaucoup à un simple exercice de style, une expression artistique relevant de l’inspiration et du génie, du « bon goût » et de l’harmonie. Bref, un point de vue réduit à de vagues notions d’esthétiques intellectuellement peu valorisantes.

Dans ces conditions, chacun, profane, s’il est sollicité, s’accordera le droit de juger le résultat de ce travail à l’aune de ses propres critères, de son histoire personnelle, de ses fantaisies, de ses goûts et de ses sensibilités. À partir de là, le moindre exposé soumis aux regards d’avis incertains ou ignorants des comportements, des usages et des enjeux de la communication, se présente non pas comme une consultation mais systématiquement comme une instruction à charge, un jugement d’où seront globalement exclus le sens et la pertinence. Il est donc primordial de permettre à chaque interlocuteur de s’approprier le sujet. Le principe d’appropriation doit ici être entendu comme une volonté d’initiation, un affranchissement modeste, quelques principes de base enseignés afin d’éviter à chacun la tentation de se confondre avec l’objet. Dispenser une discipline légère destinée à prévenir la méprise, le malentendu grossier et chronique qui fait que nous avons toujours quelque chose à dire, une idée à émettre, une posture à prendre, un fort désir de participer et d’exister jusqu’à en perdre le sens des réalités.

Car le problème, c’est que dans cet espace, il n’y a de place ni pour le goût, ni pour l’esthétique, et que si harmonie il y a, elle est la résultante d’une conséquence heureuse (et naturelle ?) qu’est l’association de raisons d’être, d’enjeux stratégiques et de déterminations politiques.

Une entreprise est une activité, un principe actif, une agrégation de compétences, mais une entreprise, en tant qu’entité, n’a ni couleur, ni forme, ni matière. Elle est juste une personne morale produisant de la valeur, de la richesse, de l’énergie en somme. Et c’est précisément parce qu’elle est vidée de toute substance matérielle, qu’il est important de lui donner du corps, pas simplement pour lui permettre d’être visible ou pour rassembler ses collaborateurs, mais pour qualifier son essence, pour l’incarner.

En d’autres termes, « l’objet » qui est proposé est constitutif, ce n’est pas un aboutissement, le bout, une fin, c’est une intention.

C’est le sujet.

Le chemin n’est pas tracé par l’inspiration, mais par l’interprétation (de INTERPRÈTE, subst. et INTERPRÉTER, verbe trans. :  personne qui traduit d’une langue dans une autre). Permettre le dialogue, passer la parole, traduire les volontés, servir d’intermédiaire, donner un sens (symbolique, allégorique, mystique…), faire connaître les intentions… quitte à accepter que cela se fasse parfois en sollicitant l’intelligence dans ce qu’elle a de plus spontané et intuitif, cette mission repose uniquement sur un savoir-faire intelligent. C’est un espace déterminé par une approche didactique et assumée, que certains penseront trop appliquée sans doute mais qui pourtant chaque jour nous prouve sa nécessité ne serait-ce que par souci holistique.

C’est l’objet.

La direction artistique n’est pas un métier, c’est une accumulation de compétences, un empilement d’expériences par petites couches successives, un mille-feuille de lecture, de tentatives, de rencontres aussi, de porosité au monde, de curiosités sincères… C’est un temps nécessairement long, une évidence lentement construite, tout en sédimentation, épaisse comme les falaises d’Etretat…