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Réglementations environnementales, une opportunité à ne pas manquer

Version française de l’interview publiée dans THE EUROPEAN ACTUARY

Les réglementations environnementales se multiplient en Europe. Selon Chloé Coursaget et Léonora Le Quang Huy, elles constituent un levier puissant pour la mutation du secteur de l’assurance. Un peu à l’instar du RGPD, il y a quelques années…. Une formidable opportunité pour les acteurs qui sauront s’en saisir.

 

Vous êtes convaincues du pouvoir de transformation de la réglementation environnementale. Mais de quels textes parlez-vous ?

L’ambitieux Green Deal incarne la volonté transformatrice de l’Europe qui entend être à la hauteur des enjeux environnementaux et qui souhaite remporter le leadership international en la matière. L’évolution réglementaire est son arme principale. Et elle concerne particulièrement l’assurance, secteur stratégique à double titre : bien sûr du fait du développement des risques (si les acteurs ne s’adaptent pas, les conséquences seront systémiques), mais aussi et surtout du fait de sa puissante capacité de transformation : en tant qu’investisseur et en tant que moteur de prévention et de changement des pratiques des assurés. Ainsi, l’assurance non-vie compte parmi les activités relevant du premier volet de la taxonomie européenne, entrée en vigueur le 1er janvier 2022. Elle est identifiée comme participant à l’atténuation ou à l’adaptation au changement climatique et ses pratiques doivent être alignées aux critères techniques de performance environnementale et de non-nuisance, qu’il s’agisse de couverture, de monitoring ou de prévention.

Autre volet : les évolutions de Solvabilité II. D’abord par le règlement délégué publié en août dernier et applicable à partir de août 2022, qui intègre les risques en matière de durabilité dans la gouvernance. Et ensuite dans le projet de révision de Solvabilité II. L’enjeu est de mieux intégrer la gestion des risques climatiques et environnementaux dans le cadre prudentiel et de faciliter l’investissement dans une économie durable. L’EIOPA, évidemment au cœur du changement, aurait d’ailleurs deux mandats. Celui d’évaluer le traitement prudentiel spécifique des actifs liés à des objectifs environnementaux. Et celui de réexaminer régulièrement le champ des paramètres de la formule standard relatif au risque de catastrophes naturelles. Par ailleurs, l’assurance est directement concernée par l’ensemble des textes visant la finance et notamment la normalisation du reporting ESG. Et ce, en tant que gestionnaire, émetteur ou distributeur.

Peut-on parler de révolution pour l’industrie de l’assurance ?

Assurément. L’accélération des évolutions réglementaires sur la durabilité va impacter tous les services et rebattre un certain nombre de cartes concurrentielles. Comment ne pas envisager cela comme une opportunité de création de valeur ? In fine, les résultats seront comparables d’une société l’autre, notamment ceux de la taxonomie qui seront publiés sur un registre unique. La taxonomie, comme la normalisation des ESG ou le nouveau règlement CSDR vont dans le même sens : flécher les investissements vers les activités favorisant la transition. Cela bouscule les fondamentaux en créant potentiellement un différentiel d’attractivité des entreprises auprès. En tant que personne morale soumise à la taxonomie, un assureur devra satisfaire ses actionnaires (en quête d’ESG) et/ou ses financeurs (incités à privilégier les projets taxonomie-compatibles). Du fait des nouvelles règles de transparence des informations extra-financières et de leur normalisation, elles devront objectiver leurs performances.

C’est le cœur de la stratégie qui sera impacté et logiquement l’ensemble des activités. Cela interroge notamment la gestion d’actifs, l’émission et la distribution de produits financier, mais aussi la conception des produits, la tarification, la prévention ou l’évaluation du portefeuille clients.

Est-ce une opportunité pour le secteur ?

Oui évidemment. C’est une formidable opportunité d’image : l’assurance peut être l’un des leaders du changement face au défi environnemental. Après avoir été mal aimée, elle a une chance unique de se réconcilier avec ses publics. Elle passe d’un rôle passif de réparation à une mission proactive d’intérêt partagé. C’est également une opportunité d’accélération de la transformation des organisations, vers plus de résilience face à un bouleversement majeur de l’économie et des risques.

Quelles sont les fonctions concernées ?

Dès le mois d’août 2022, les risques de durabilité devront être intégrés dans l’exercice des responsabilités de l’audit interne, l’actuariat, la conformité, la gestion des risques. Mais, au-delà, et comme évoqué, toutes les fonctions sont concernées. C’est un changement de logiciel à tous les étages ! De la gouvernance à la souscription, en passant par le juridique et la compliance, la gestion d’actifs, la DAF et les relations investisseurs, les RH…. Une cause commune sans hiérarchie, chacun a sa part. D’ailleurs, en matière de recrutement, dans un marché très tendu où les talents se montrent exigeants et comparent les employeurs potentiel, nul doute que les performances extra-financières intégreront les politiques de marque employeur ainsi que la communication interne visant à motiver et fidéliser les collaborateurs.

Et pour l’actuariat ?

L’actuaire peut naturellement se contenter d’appliquer ces nouvelles prérogatives. Mais pourquoi ne pas regarder plus loin ?

Nous avons réalisé pour l’Institut des actuaires français l’Observatoire actuariel de la crise du coronavirus. Il révélait notamment l’importance d’une pédagogie des risques et de la culture scientifique pour réconcilier la société et le secteur. Les actuaires interrogés soulignaient également la nécessité pour les actuaires de travailler de façon transversale avec d’autres domaines scientifiques et opérationnels. Le sens du travail était en outre questionné à l’échelle individuelle…  Le sujet environnemental ne permet-il pas d’adresser ces sujets ?

C’est selon nous une rare opportunité pour l’actuariat : il s’agit de nourrir les réflexions et les scénarios, d’œuvrer et de penser autrement, de façon collégiale avec les autres acteurs, afin d’envisager de manière complexe et non linéaire les possibles. C’est aussi le moment de réconcilier court terme et temps long, car à la fois l’actualité et les disciplines en présence l’imposent. D’ailleurs les travaux sur les évolutions de Solvabilité II attestent de cette volonté de réconcilier pilotage annuel de la formule standard et intégration de la vision pluri-annuelle (tant dans les investissements que dans les provisions).

Comment être acteur de cette transformation ?

Les actuaires ont tous les arguments pour être étroitement associés à cette mutation, voire en être de réels moteurs. Ils savent présenter les risques selon les différentes temporalités et les valoriser à la fois comme autant de motifs d’agir, mais aussi comme des opportunités d’anticipation, dans l’intérêt de leur entreprise. Conscients des enjeux et de l’amplitude du projet et des actions à mener, nous avons conçu une offre de conseil afin d’aider les acteurs à engager en premier lieu les équipes dirigeantes afin qu’elles travaillent et agissent ensemble. Il s’agit à la fois d’impulser le désir et la conviction, de démontrer le potentiel de valeur et de susciter l’envie de travailler de façon transversale. Selon les cas, la motivation pourra relever du bien commun, de la maîtrise des risques de transition ou encore de la compétitivité : peu importe, l’enjeu de la transformation est partagé et existentiel. Pour les entreprises comme pour les individus.

Chloé COURSAGET Rédactrice en chef déléguée du magazine français L’Actuariel – Présidente fondatrice d’Accroche-com’

Léonora LE QUANG HUY Consultante en stratégie, Accroche-com’